76. LA PLUS HORRIBLE SENTENCE
Le dîner se déroule sur la grande place. Les tables sont disposées de manière à laisser un vaste espace au centre.
Après la nourriture grecque, nous avons droit cette fois à des plats italiens. Un chariot de hors-d’œuvre apparaît, avec des tomates séchées à la mozzarella, des aubergines macérées dans l’huile, du jambon fumé, du melon.
Nous entendons au loin les appels désespérés du condamné. Nous n’avons plus le cœur à manger.
— Quel supplice ignoble.
— Le pauvre.
— Quand même, murmure Georges Méliès, quoi qu’on en pense et quel que soit son crime, Proudhon ne méritait pas cela.
— Je n’aimerais pas être à sa place, reconnaît Sarah Bernhardt qui a pourtant été parmi les premières à l’accabler.
— Même pour tous ses méfaits, cela ne méritait pas ça…, reprend Jean de La Fontaine. La sanction est disproportionnée.
— Ils ont voulu le faire payer pour l’exemple, dit Saint-Exupéry. Ils ne se rendent pas compte.
Les Maîtres dieux sont venus dîner avec nous. Ils mangent et devisent bruyamment.
Tous sont là, à l’exception d’Aphrodite.
— Je me sens responsable de ce qui lui est arrivé, dis-je.
Je grignote nerveusement un croûton. Je repense à la scène et soudain j’ai un doute.
Je me remets bien les images en tête. Je revois la scène au ralenti.
Quand j’ai tiré, j’ai frappé le déicide à l’épaule droite. Durant le procès, Proudhon était blessé à l’épaule gauche. Bon sang ! La blessure à l’épaule ! Proudhon est innocent. Cela veut dire que le vrai déicide court toujours. Et cela veut dire aussi que ce n’est pas l’un des élèves survivants. Puisque aucun n’a de blessure à l’épaule droite.
— Qu’est-ce qu’il y a, Michael ? demande Raoul.
— Rien, dis-je. Je trouve la punition trop dure, moi aussi.
— Les Maîtres dieux ont eu peur. Un élève dieu tueur, ils n’ont jamais dû connaître cela, remarque Sarah Bernhardt.
Georges Méliès fabrique avec sa mie de pain une forme qui ressemble à un homme. Mata Hari se sert du melon.
— Quelle punition horrible. Si je m’attendais à ce qu’ils le condamnent à ça.
Nous avons tous entendu l’étrange sentence inventée par Athéna : Redevenir un… simple mortel. Et sur Terre 18 qui plus est.
— Il a dominé le jeu, maintenant il va le subir en direct, profère Georges Méliès en jouant avec son bonhomme de mie.
Je prends conscience que la vie, la condition de mortel, le destin… C’est supportable si on ne sait pas, mais Athéna a bien dit qu’il conserverait le souvenir de son expérience en Olympe… Il se souviendra d’avoir été dieu.
Certains parmi nous grimacent en se remémorant leur dernière existence sur Terre 1. Chacun garde en mémoire quelques souvenirs douloureux de ce mode d’existence larvaire.
Me reviennent des fragments d’instants délicats de mon quotidien terrien. Toujours écartelé entre le désir et la peur. Les désirs récurrents. La peur permanente. L’incapacité de comprendre le monde où l’on vit. La vieillesse. Les maladies. La mesquinerie des autres. La violence. L’insécurité. Les hiérarchies à tous les stades de la vie sociale. Les petits chefs. Les petites ambitions. Changer de voiture. Repeindre le salon. Arrêter de fumer. Tromper sa femme. Gagner au loto. Cela me semble désormais, avec mon savoir de dieu, d’une telle étroitesse d’esprit.
Raoul résume l’avis général :
— C’est trop dur.
— Nous étions sur Terre 1, lui il sera sur Terre 18.
— Quand atterrira-t-il « là-bas » ?
À ce moment les cris de Proudhon s’interrompent brusquement. Nous arrêtons tous de manger. Nous tendons l’oreille. Le silence dure trois ou quatre minutes.
— Ça y est. Ils l’ont envoyé « là-bas »…, murmure Jean de La Fontaine.
Une idée stupide me traverse l’esprit. J’aurais dû lui confier un message pour mes hommes-dauphins. Au cas où il en rencontrerait. Après tout, ce n’était pas un mauvais bougre, il aurait sûrement accepté.
— Le pauvre, ne peut s’empêcher de murmurer à son tour Sarah Bernhardt.
Nous imaginons Proudhon débarquant avec ses petites lunettes et sa grande barbe au milieu du monde de Terre 18 qui en est encore à un niveau similaire à celui de l’Antiquité de Terre 1.
— S’il veut dire la vérité, ils le prendront pour un fou.
— Ou un sorcier.
— Ils vont le tuer…
— Mais non, il est immortel. Cela fait aussi partie de son châtiment. Athéna l’a dit. Il sera l’incompris permanent.
Nous nous remettons progressivement à manger.
— Tout dépend quand même à quel endroit précis il atterrira. Si les dieux le déposent parmi son peuple, il sera sans doute mieux admis. Il connaît bien son histoire.
— Les hommes-rats ?
La physionomie de Sarah Bernhardt change.
— Il a voulu les rendre durs, envahisseurs, machistes, esclavagistes, destructeurs, eh bien qu’il vive au milieu d’eux pour voir. M’étonnerait qu’ils aiment les étrangers bizarres.
— Tel est pris qui croyait prendre, ajoute Simone Signoret.
Finalement, le premier dégoût passé, mes amis commencent à s’habituer à l’idée que Proudhon a bien cherché son malheur.
Les Saisons déposent des involtini, paupiettes de veau roulées et farcies de pignons, de raisins, de sauge et de fromage. C’est vraiment délicieux.
— Qu’est-ce que vous feriez, vous, si en tant que dieu on vous obligeait à vivre au milieu du peuple que vous avez forgé ?
La question intéresse mes compagnons.
— Moi, dit Raoul, ma civilisation me convient, j’essaierais juste de devenir son nouvel empereur.
— Et toi, Michael ?
Chez moi il n’y a pas d’empereur, dis-je. Mais je crois que si je devenais un homme-dauphin parmi mes hommes-dauphins en sachant tout ce que je sais… eh bien je ferais tout pour l’oublier.
Il a raison, il faut oublier, se convaincre, être un anonyme, pas quelqu’un d’important.
On peut supporter de se retrouver au milieu d’un tas d’imbéciles si on est soi-même un imbécile, renchérit Jean de La Fontaine, philosophe.
Il sort d’ailleurs son calepin pour tirer de cette sentence une fable qu’il commence à rédiger sur-le-champ. J’en vois le titre : « Un fou au royaume des fous ».
Je poursuis :
— J’imaginerais que j’ai rêvé avoir été dieu en Olympe, voilà tout. Et je me convaincrais qu’il ne s’agissait que d’un rêve. Et je me croirais mortel. Ainsi j’attendrais la mort avec curiosité.
Mata Hari saisit ma main.
— Moi, j’oublierais tout, mais j’essaierais de ne pas t’oublier, dit-elle.
Elle serre très fort ma paume.
— Tu t’apercevras forcément que tu n’es pas comme les autres quand tous mourront, sauf toi, dit Saint-Exupéry.
— J’ai entendu parler d’une histoire comme cela. Le comte de Saint-Germain vivait au XVIIIe siècle et se prétendait immortel.
J’ai moi-même lu quelque chose sur ce personnage dans l’Encyclopédie. Guérisseur de la marquise de Pompadour, le comte de Saint-Germain se prétendait la réincarnation de Christophe Colomb et de Francis Bacon, et se faisait appeler le Maître Alchimiste.
— C’est une légende. De toute façon, ne pas vieillir ce n’est pas vraiment ce que l’on peut souhaiter de mieux à un mortel.
Les Heures nous apportent des amphores de vin au goût délicieux et fruité. Comment se procurent-ils ce type de boisson typiquement terrienne 1 ?
— Moi, dit Sarah Bernhardt, si je revenais parmi les mortels, j’essaierais d’en profiter au maximum. Je ferais l’amour avec tous les types qui me plaisent, je mangerais sans retenue, je ferais tout le temps la fête. Je rechercherais le maximum de sensations différentes. Je me livrerais à toutes les expériences que ma pudeur ou ma prudence m’ont empêchée d’accomplir sur Terre.
— Moi, si je me retrouvais parmi les mortels de Terre 18, et me souvenant même vaguement que je suis dans le jeu des élèves dieux… j’aurais surtout peur que vous jouiez mal, remarque Georges Méliès pour détendre l’atmosphère.
— Tu n’aurais pas confiance ?
— Non. Maintenant que je sais que le monde dépend de gens aussi désinvoltes que nous, je pense que j’aurais des raisons d’être inquiet.
— Ça pourrait être pire, dit Jean de La Fontaine, nous au moins nous sommes des dieux adultes intelligents, imagine que les mondes soient confiés à des dieux enfants irresponsables.
— Quand on voit comment ils traitent les fourmilières ou les pots à confiture remplis de têtards, on frémit, reconnaît Simone Signoret.
Nous partageons un plat de lasagnes aux fruits de mer copieusement recouvert de fromage et de béchamel.
— Je vous propose quelque chose, dis-je. Si l’un d’entre nous détecte où se trouve Proudhon, il le protège.
— Comment veux-tu retrouver un humain dans une humanité ? C’est comme dénicher une aiguille dans une botte de foin.
Je me souviens de la phrase d’Edmond Wells : « Pour trouver une aiguille dans une botte de foin, on met le feu au foin et on passe un aimant dans les cendres…»
Sarah Bernhardt fait circuler le parmesan et le poivre.
— Pourquoi veux-tu le ménager ? Il a tué notre amie Marilyn Monroe, rappelle Raoul.
— Il a affirmé jusqu’au bout être innocent. Pour ma part j’ai encore un doute, reconnais-je. Ce procès m’a semblé trop rapidement expédié. J’ai l’impression qu’on l’a jugé bien plus pour son passé d’anarchiste sur Terre 1 que pour des crimes en Aeden pour lesquels il n’y avait pas tellement de preuves.
— Tu lui as tiré dessus.
— J’ai tiré sur un homme masqué qui fuyait.
— Il est le seul blessé.
— Je sais, mais j’ai l’impression que ce n’est pas aussi simple.
Georges Méliès n’abonde pas dans mon sens :
— Il y a des moments où l’on ne peut pas nier l’évidence. Un seul déicide blessé, un seul élève blessé…
L’orchestre habituel de centaures entonne un morceau de musique classique dans le style Vivaldi. Les Maîtres dieux se lèvent pour laisser Apollon rejoindre l’orchestre.
L’éphèbe aux allures de play-boy en toge prend son temps pour arranger sa coiffure et sa tenue vestimentaire. Il se place ensuite devant les autres musiciens et sort de sa toge une lyre dorée. Il la caresse de ses doigts et en tire des sons mélodieux. Il ne semble pourtant pas satisfait et fait signe à un centaure de lui apporter un amplificateur électrique. Il branche la prise et sa mini-harpe résonne de notes métalliques. Il enchaîne alors plusieurs accords, puis se lance dans un solo en virtuose.
« Ce monde n’est supportable que parce qu’il y a une dimension artistique », pensé-je.
Les heures passent. Je contemple Mata Hari alors que le soleil se couche au loin, donnant au ciel une irisation mauve.
Son profil gracieux se découpe sur la rondeur de l’astre. À écouter Apollon, sentir la main de Mata Hari contre la mienne, humer ce parfum d’oliviers, de thym, de basilic associé à celui des plats italiens je me sens bien.
C’est alors qu’apparaît Aphrodite.
Elle a revêtu une toge quasi transparente en soie mauve. Sur ses cheveux, un diadème la représente sur son char tiré par des tourterelles.
L’orchestre s’arrête.
Aphrodite se met à chanter seule, a capella.
— Tu es encore amoureux d’Aphrodite ?
— Non, articulé-je.
Mata me fixe plus attentivement.
Plus la peine de mentir. Jouons serré.
— C’est quand même la déesse de l’Amour, dis-je.
— C’est une tueuse.
— « Pire que le diable », murmuré-je pour moi-même.
Mata Hari est blessée.
— Et moi je suis quoi pour toi ? Une amante, une amie, une amie-amante ?
Bon sang, je suis coincé. La situation me rappelle une blague de mon ami Freddy Meyer qui aimait bien plaisanter sur la Bible. C’est Adam qui s’ennuie seul et qui demande à Dieu de lui fabriquer une femme.
Dieu obtempère. Mais après avoir fait l’amour, Adam semble chiffonné.
« Pourquoi elle a de longs cheveux ? demande-t-il.
— Parce que c’est plus joli, c’est décoratif, répond Dieu.
— Pourquoi elle a des proéminences au niveau de la poitrine ?
Pour que tu puisses t’y accrocher durant l’étreinte et que tu puisses y blottir ta tête. » Adam n’est cependant pas complètement convaincu. « Et pourquoi elle est stupide ?
— Eh bien, pour pouvoir te supporter », conclut le Créateur.
Retour face à mon Ève à moi. Il faut vite trouver quelque chose à répondre.
— Toi, tu es là avec moi ici et maintenant, éludé-je, et tu es la femme la plus importante à mes yeux.
J’essaie de l’embrasser, mais elle se dégage.
— Je ne suis qu’un objet sexuel pour toi. Tu penses encore à l’autre. Peut-être même que lorsque nous faisons l’amour, tu penses à elle.
Puis soudain, comme sur un coup de tête, elle part. Je la poursuis. Elle entre dans ma villa et commence à ranger ses affaires qui traînent déjà un peu partout.
— Qu’est-ce que je dois te dire pour te prouver que je ne ressens plus rien pour Aphrodite ?
— Tue-la déjà dans ta mémoire, répond-elle. Par moments j’ai l’impression que tu es avec moi seulement pour te venger d’elle.
Il va falloir jouer serré. Je me souviens de toutes les disputes avec mes compagnes dans ma vie de Michael Pinson. Je n’avais pas eu beaucoup d’amantes, peut-être une dizaine, mais survenait toujours cet instant où, pour une raison irrationnelle, tout tournait au vinaigre, et je me retrouvais à devoir me justifier pour des tubes de dentifrice mal refermés… ou des maîtresses supposées. En général je laissais parler l’autre et j’attendais que le débit s’arrête de lui-même. Inutile d’argumenter. Tout comme pour Proudhon, le procès était déjà terminé et l’accusé condamné avant même le début des débats.
— J’ai bien vu, lorsqu’elle apparaît tout ton être change.
Laisser passer l’orage.
— Moi elle ne m’impressionne pas. Si ce sont ses seins ou ses fesses qui vous font de l’effet, à vous les hommes, je peux enfiler des petites tenues sexy moi aussi…
Ne pas répondre.
— Et tu verras, je suis plus belle qu’elle. Avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus, elle est fade. Ses pommettes hautes, son menton carré, et puis elle a de tout petits seins et de toutes petites fesses, finalement.
— Je m’en fiche du physique.
— Oh, je vous connais, vous les hommes, vous avez votre cervelle dans le sexe. Mais qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ?
— Rien. Elle n’a rien.
— Alors ce sont ses attitudes hautaines qui t’impressionnent, c’est ça ?
Elle s’arrête et se met à pleurer. Ça aussi je l’ai vécu je ne sais combien de fois, la scène des pleurs. Je viens vers elle pour la réconforter mais elle me repousse violemment.
Elle se précipite dans ma chambre et trouve un loquet pour s’enfermer. À travers la porte je l’entends sangloter.
J’avais oublié que les histoires de couple traversaient ce genre de péripéties. Je crois que je l’oublie chaque fois.
— Tu es un monstre ! lance-t-elle à travers la porte.
Ne pouvant rentrer dans ma propre chambre, résigné, je décide d’allumer la télévision du salon en intendant qu’elle se calme.